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Citation de Maury, « Des rêves et de la manière dont fonctionne l’intelligence pendant le sommeil »

J’ai dit que l’engourdissement qui constitue le sommeil n’envahit pas généralement au même degré toutes les parties du système cérébro-spinal; nous en avons une première preuve dans ce fait, qu’au moment où l’on s’endort, l’engourdissement ne gagne pas à la fois également tous nos sens, toutes nos fonctions actives et conscientes; une autre preuve déjà rappelée ci-dessus, c’est qu’au réveil, tel organe persiste souvent plus que tel autre dans sa demi-torpeur. La nature des mouvements cérébraux et nerveux qui se continuent pendant le sommeil nous permet d’apprécier s’il est plus ou moins profond. Le même criterium est applicable aux facultés intellectuelles; la perceptivité, la mémoire, l’imagination, la volonté, le jugement sont inégalement développés pendant le rêve; ce qui dénote des degrés divers d’activité dans telle ou telle partie des hémisphères cérébraux. Tantôt notre esprit évoque des images à lui connues, par exemple la figure d’un ami, d’un parent, sans se rappeler son nom; tantôt les sensations que nous transmettent les sens, aux trois quarts éveillés, ne sont qu’imparfaitement perçues; nous leur attribuons une intensité , un caractère qu’elles n’ont pas. Dans le premier cas, il y a atonie de la mémoire; dans le second, affaiblissement de la perceptivité. Une autre fois, nous supposons que nous avons pris part à des événements impossibles, à des faits bien plus anciens que nous; nous croyons à l’existence de personnes que nous savons mortes, à des voyages instantanés de plusieurs centaines de lieues; ici c’est le jugement qui se montre affaibli. Il est des rêves où nous ne pouvons parvenir à nous représenter des images qui nous sont familières, à former des idées, à vouloir des actes que nous désirons, à nous abstenir d’actions qui nous font horreur; dans ces songes, l’imagination et la volonté sont visiblement lésées. Au reste, l’affaiblissement dont est atteinte une faculté, et nécessairement l’organe encéphalique qui y préside, varie lui-même pendant la durée du sommeil. Tel organe cérébral s’engourdit, puis commence à se réveiller par suite d’une excitation passagère, se rendort, pour se réveiller encore, et ainsi de suite.

Du conflit de ces organes cérébraux inégalement engourdis résulte le caractère du rêve. Plus l’engourdissement domine, plus le rêve est vague, fugace plus certains organes ont été éveillés dans le sommeil, plus le rêve laisses au contraire, de traces dans notre esprit. Si même il n’y a d’engourdis que quelques sens, quelques facultés secondaires, et que, sur certains points, la mémoire, l’imagination, le jugement, la volonté restent intacts, nous pourrons dans nos rêves combiner des idées d’une manière suivie, composer des vers, comme l’avait fait Voltaire pour un chant de la Henriade, de la musique, comme le fit Tartini pour sa fameuse sonate du Diable, opérer une découverte scientifique, comme l’apporte l’avoir fait le physiologiste Burdach. La concentration de la pensée sur un sujet, l’écart de toute cause de distraction, ne feront que favoriser, pendant le sommeil, ces opérations de l’intelligence. Ajoutons que, non-seulement certaines fibres du cerveau peuvent demeurer éveillées, tandis que d’autres ont été gagnées par l’engourdissement, mais qu’elles sont même susceptibles d’un plus grand degré de surexcitation, en vertu de diverses causes, par exemple l’alimentation, les boissons, les émotions morales antérieures, la fatigue même qui a amené la douleur, laquelle, ainsi que le note Cabanis devient à son tour une cause de surexcitation. Toutefois, comme l’a remarqué judicieusement M. Charma dans son mémoire sur le sommeil, ce sont là des cas rares : le bon sens, les conceptions suivies n’apparaissent en songe que comme des éclairs, et en quelque sorte automatiquement.

Ce n’est ni l’attention ni la volonté qui amènent devant le regard intellectuel les images qu’en rêve nous prenons pour des réalités; elles se produisent d’elles-mêmes, suivant une certaine loi due au mouvement inconscient du cerveau. La production de ces images, que dans la veille fait naître d’ordinaire la volonté, correspond, pour l’intelligence, à ce que sont pour la motilité certains mouvements que nous offrent la chorée et les affections paralytiques; car dans ces maladies, on voit le cerveau déterminer, sans l’intervention de la volonté, des actions musculaires qui, dans tout autre cas, sont sous la dépendance de celle-ci. Les images du rêve dominent l’attention et la volonté, et par ce motif, elles nous apparaissent comme des créations objectives, comme des produits qui n’émanent point de nous et que nous contemplons de la même façon que des choses extérieures. Ce sont, non pas seulement des idées, mais des images sensibles, et ce caractère d’extériorité est précisément la cause qui nous fait croire à leur réalité.

Le rappel des images et des sensations perçues durant la veille fournit le plus ordinairement au songe ses éléments. Nous rêvons de ce que nous avons vu, dit, désiré ou fait. La preuve, c’est que lorsque nos idées, nos sensations viennent à se modifier, la nature de nos songes se modifie. Ceux qui ont perdu la vue rêvent encore un certain temps d’objets visibles; mais, plus tard, ils n’ont plus en songe que des auditions. Ma vue est devenue fort basse depuis vingt ans, eh bien, lorsqu’en rêve je me représente des objets éloignés, je ne me les représente jamais que confus et mal définis. Un sourd, dont parle Dandy, ne s’exprimait plus que mimiquement depuis trente ans; il ne rêvait jamais que de conversations par gestes et signes semblables à ceux auxquels il avait recours durant la veille. Si l’on rêve encore d’événements lointains, c’est que l’impression qu’ils ont laissée sur notre esprit, a été très-profonde ou qu’une circonstance en a ravivé le souvenir.

Ce sont là les sources habituelles du rêve; mais il y a en outre l’influence due à l’état physique du rêveur. Il est important de le faire observer, nos rêves, commue nos pensées, comme les idées qui surgissent tout à coup dans notre esprit éveillé, comme nos actes, sont la résultante de toutes les impressions internes ou externes auxquelles notre organisme général est soumis. Ainsi que l’a fort bien montré M. Lélut, dans un excellent travail sur la Physiologie de la pensée, tous les organes du corps humain sont des foyers d’impressions sensibles. Il se fait incessamment, de ces impressions sensibles, des réveils qui n’en sont que des reproductions plus ou moins affaiblies; et du concours de ces impressions naît le sentiment de la personnalité.M. Peisse a eu raison de reprocher à certains aliénistes de ne pas faire une part assez large dans la production de la folie, et par conséquent dans celle des idées, aux sensations qui naissent de la vie purement végétative. Ce sont précisément ces impressions qui constituent le plus notre personnalité, car, étant inconscientes, elles n’ont rien d’objectif; elles sont vraiment nous. «Le cerveau, comme il le dit, intervient sans doute toujours, en tant que condition instrumentale de toute représentation intellective ou affective dans la conscience, dans le moi; mais il n’est en quelque sorte que l’écho des modifications survenues dans les profondeurs du système général ganglionaire en qui résident les sources mères de la vitalité. Ce sont ces modes divers de la sensibilité organique, appels à tort insensibles par Bichat, qui, exprimés dans le sens intime comme états et affections propres du moi, donnent naissance à l’infinie variété de sentiments, d’émotions, de dispositions par lesquels se révèle plus ou moins vivement la conscience de l’existence.

Le défaut d’harmonie et de liaison régulière de ces impressions, dû à un inégal éveil des organes, détermine une perturbation dans nos idées et nos sentiments, une aberration du sentiment de la personnalité, et cette perturbation est le délire du rêve.

Ce délire, il est aussi varié que les états qui le provoquent; il est une fonction de la somme d’activité qui subsiste dans les diverses parties des appareils encéphaliques. Il est le miroir de notre économie. Il tient donc à mille causes que nous ne saurions démêler, mais qui ont cependant leur raison d’être. physiologique ou pathologique. C’est en cela qu’il peut parfois fournir à la médecine des pronostics sûrs, révéler certaines tendances de l’esprit ou du coeur. Le rêveur est rendu à ses instincts, à ses affections dominantes, et ses idées mêmes se produisent instinctivement. Dans ce chaos de causes multiples, quelques-unes peuvent être discernées nettement; mais, pour en bien saisir le mode d’action, il faut étudier la génération du rêve, comme je vais maintenant essayer de le faire.

Source: L.-F. Alfred Maury, Le sommeil et les rêves : études psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent, suivies de recherches sur le développement de l’instinct et de l’intelligence dans leurs rapports avec le phénomène du sommeil, 1865, France

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