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Introduction à une psychologie des songes

On a dit que tout homme était un Shakespeare dans ses rêves, et cela est vrai au point, lorsqu’on y réfléchit, de nous faire perdre l’estime de toute réalisation dramatique et de tout effort psychologique qui a lieu pendant le jour. Il semble presque impossible à l’imagination diurne de créer des êtres dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c’est-à-dire absolument étrangers à nous-mêmes, comme ils le sont dans le monde réel, et capables d’actes que nous ne pouvons ni ordonner, ni défendre, ni prévoir. Tous ces êtres, même dans Shakespeare, dont l’œuvre est cependant presque somnambulique, ont toujours la teinte de l’identité de leur créateur. Shakespeare est cependant le seul poète qui nous donne l’illusion d’individus sans parenté apparente, et il faut un moment d’attention pour découvrir, par exemple, que le roi Lear et Ophélie, malgré les immenses espaces d’âge, de beauté, de douleur et d’aventures qui les séparent, ne sont, au fond, que deux phases d’un même être, et que leurs différences sont avant tout extérieures et proviennent presque entièrement des circonstances où ils se trouvent. Donnez à Ophélie quelques années de plus, supposez que ses filles aient agi envers elle comme celles du roi Lear, et mettez à part quelques détails accessoirement masculins et sans importance ; y a-t-il une seule des magnifiques et étranges paroles du vieux Roi qui jurerait, comme c’est ici exactement le cas de le dire, dans la bouche de la fille de Polonius ? Les propos de la vierge et ceux du grand vieillard n’avaient-ils pas déjà la même couleur, leurs pensées et leurs images n’existaient-elles pas déjà dans la même atmosphère, et toute la vie de leur âme n’était-elle pas semblable à un même liquide en deux vases différents ? Il serait possible de démontrer ceci très précisément en analysant le mécanisme tout à fait particulier de leurs pensées, les lois d’association de leurs idées, et en mettant en lumière cette grande force attractive du génie shakespearien qui dans leurs discours attire la vie et toutes les circonstances de la vie, comme un soleil attire toutes ses planètes. Mais il suffit d’indiquer l’expérience pour prouver que ces deux êtres sont bien nés sous le même climat orageux, luxuriant et profond, et qu’ils sont de la même famille méditative, tragique, et d’une folie simple et saine, plus belle et plus féconde que la santé sèche de la vie ordinaire. Encore ai-je pris ici les deux êtres les plus irréductibles en apparence. Mais dites-moi, en regardant ailleurs, si le héros de Shakespeare n’est pas toujours la même âme entourée de circonstances différentes ? Desdémone n’est-elle pas Ophélie mariée, et la vierge danoise pourrait-elle dire autre chose que l’amante de Venise, et concevez-vous que sa destinée eût pu être changée ? Juliette n’est-elle pas l’Ophélie du Midi, comme Othello est l’Hamlet africain, malgré tout ce qui sépare le rêve de l’action ? Mettez Othello dans Elseneur, peut-être voudra-t-il tuer Claudius un peu plus tôt, mais son âme d’Hamlet le lui permettra-t-il ? Mettez Hamlet dans l’île de Chypre et l’âme d’Othello ne viendra-t-elle pas le soir même l’envahir ? Je disais tout à l’heure, à propos d’Ophélie à Venise, que sa destinée n’eût pu être changée, et cela est très étrange que la destinée s’empare ainsi, dès les premières lignes, de la moindre création du poète, et que cette destinée, qui ne s’entend pas seulement de celle de cette vie, mais d’une autre, étendue bien au-delà de notre portée, semble n’être qu’un rayonnement de celle du poète, qu’elles qu’aient été, d’ailleurs, la vie et la fin visibles de celui-ci. Rapprochez, par exemple, la destinée de la Marguerite de Goethe de celle de Juliette. Au premier abord, elles semblent extérieurement analogues dans le malheur, et cependant, n’avons-nous pas ici la sensation de deux mondes entièrement différents, et n’est-ce pas comme si l’on comparait la destinée d’un arbre à celle d’une abeille et d’une pierre à celle d’un oiseau ? Tandis que celles de Miranda et d’Ophélie, malgré l’absolue divergence de leurs lignes et l’opposition de leur fin apparente, ne sont-elles pas au fond exactement les mêmes ? Mais n’est-ce pas confondre ici le caractère et la destinée ? Et pourquoi ne pas les confondre, puisqu’il est impossible de voir en quoi ils diffèrent. Tout au plus pourrait-on dire que le caractère est la portion appréciable de la destinée, tandis que la destinée est le caractère au moment où il devient invisible. Mais au simple point de vue du caractère actuel et saisissable des êtres, et pour prouver, comme nous nous l’étions proposé, l’imperfection et la monotonie essentielles de toutes les créations de l’imagination diurne, reprenons ici ce rapprochement de la Marguerite de Goethe et des héroïnes de Shakespeare. Introduisez Marguerite à la place d’Ophélie dans le drame d’Elseneur ; la stupéfaction de ces héros ne sera-t-elle pas mille fois plus profonde que si vous faisiez apparaître un second spectre dans leur palais ? Hamlet pourrait-il, sans une inquiétude immense, échanger les propos les plus simples avec cet être d’une autre planète ? Et cet être pourrait-il vivre un instant dans Elseneur sans y devenir fou, et les murs d’Elseneur résisteraient-ils à sa présence ? Toutes les relations de tous les personnages ne seraient-elles pas changées ; et toutes leurs actions ne deviendraient-elles pas impossibles à côté de cette petite ouvrière qui n’a jamais respiré l’air qu’ils respirent, et qui leur apporte une réalité dont ils n’ont pas d’idée tandis qu’elle n’a pas d’idée de la leur ? N’y suspendrait-elle pas toute la vie normale, comme la présence d’un insecte étranger dans une ruche y suspend toute l’activité ordinaire et la détourne un moment sur lui-même ? N’est-il pas probable qu’ils oublieraient leurs passions pour ne plus faire que s’étonner sans cesse d’une incompréhensible présence ? Il est difficile de s’imaginer jusqu’où pourrait aller cet étonnement qui ne peut avoir lieu dans la vie, où les êtres ne nous apparaissent jamais en l’immobilité objective qu’ils ont dans les poèmes ; et pour en donner quelque idée, il faudrait se représenter, par exemple, ce qui arrive quand un homme supérieur parvient à se manifester ou à faire entrevoir, un instant, son existence à des intelligences inférieures ; ou se figurer un somnambule entrant dans une salle au moment le plus joyeux de la fête, et traversant en silence, et l’œil fixé sur un autre univers, les groupes terrifiés des danseurs. On aurait, à peu près, le même contact effrayant d’un autre monde inconnu et fermé. Il importe d’ailleurs de remarquer que ce ne seraient pas exclusivement les propos de Marguerite qui produiraient cet étonnement surnaturel. Ces propos, vus du dehors, sembleraient presque tous acceptables ; mais c’est la vie même de l’enfant, dans laquelle baignent ces propos ; — car une parole n’est jamais que le sommet d’une immense montagne qui émerge un instant, comme un îlot éphémère de l’océan silencieux de notre identité. — Ce serait, entrevue à la lueur de ces propos, toute la vie, intense cependant, de la fillette allemande, qui semblerait extraordinairement incomplète aux habitants d’Elseneur ; incomplète au point de les effrayer comme une chose incompréhensible, de même que Marguerite serait, à son tour, effrayée par la distance, l’imperfection et la fixité de leur vie. Et ceci serait plus frappant encore, si, au lieu d’introduire en ce drame une enfant enveloppée, malgré tout, de l’atmosphère shakespearienne, on y faisait entrer une héroïne de Balzac, de Tolstoï ou de Tourgueniev. Je crois qu’ici l’étonnement n’aurait plus de bornes.

Source: Maurice Maeterlinck, « Introduction à une psychologie des songes », in L’Indépendance belge, 1892, Belgique

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