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Citation de Baudelaire, « Rêves sous opium »

Séduction des eaux

Ces deux parties de mes lectures de loisir, ayant souvent fourni matière à mes réflexions, fournissaient maintenant une pâture à mes rêves. Il m’est arrivé souvent de voir, pendant que j’étais éveillé, une sorte de répétition de théâtre, se peignant plus tard sur les ténèbres complaisantes, – une foule de dames, – peut-être une fête et des danses. Et j’entendais qu’on disait, ou je me disais à moi même: «Ce sont les femmes et les filles de ceux qui s’assemblaient dans la paix, qui s’asseyaient aux mêmes tables, et qui étaient alliés par le mariage ou par le sang; et cependant, depuis un certain jour d’août 1642, ils ne se sont plus jamais souri et ne se sont désormais rencontrés que sur les champs de bataille; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Naseby, ils ont tranché tous les liens de l’amour avec le sabre cruel, et ils ont effacé avec le sang le souvenir des amitiés anciennes.»

Les dames dansaient, et elles semblaient aussi séduisantes qu’à la cour de George IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient dans le tombeau depuis près de deux siècles. Mais toute cette pompe devait se dissoudre soudainement; à un claquement de mains, se faisaient entendre ces mots dont le son me remuait le coeur : Consul Romanus! et immédiatement arrivait, balayant tout devant lui, magnifique dans son manteau de campagne, Paul-Emile ou Marius, entouré d’une compagnie de centurions, faisant hisser la tunique rouge au bout d’une lance, et suivi de l’effrayant hourra des légions romaines.

D’étonnantes et monstrueuses architectures se dressaient dans son cerveau, semblables à ces constructions mouvantes que l’œil du poète aperçoit dans les nuages colorés par le soleil couchant.

Mais bientôt à ces rêves de terrasses, de tours, de remparts, montant à des hauteurs inconnues et s’enfonçant dans d’immenses profondeurs, succédèrent des lacs et de vastes étendues d’eau. L’eau devint l’élément obsédant. Nous avons déjà noté, dans notre travail sur le haschisch, cette étonnante prédilection du cerveau pour l’élément liquide et pour ses mystérieuses séductions. Ne dirait-on pas qu’il y a une singulière parenté entre ces deux excitants, du moins dans leurs effets sur l’imagination, ou, si l’on préfère cette explication, que le cerveau humain, sous l’empire d’un excitant, s’éprend plus volontiers de certaines images? Les eaux changèrent bientôt de caractère, et les lacs transparents, brillants comme des miroirs, devinrent des mers et des océans.

Et puis une métamorphose nouvelle fit de ces eaux magnifiques, inquiétantes seulement par leur fréquence et par leur étendue, un affreux tourment. Notre auteur avait trop aimé la foule, s’était trop délicieusement plongé dans les mers de la multitude, pour que la face humaine ne prît pas dans ses rêves une part despotique. Et alors se manifesta ce qu’il a déjà appelé, je crois, «la tyrannie de la face humaine.» Alors sur les eaux mouvantes de l’Océan commença à se montrer le visage de l’homme; la mer m’apparut pavée d’innombrables têtes tournées vers le ciel; des visages furieux, suppliants, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles; mon agitation devint infinie, et mon esprit bondit et roula comme les lames de l’Océan.

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