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Citation d’Aristote – « Sur les rêves divinatoires »

Au sujet de la divination qui a lieu dans le sommeil, et qui est dite provenir des rêves, il n’est facile ni de la traiter à la légère, ni d’y ajouter foi. D’un côté, le fait que tout le monde, ou du moins beaucoup de personnes, admet que les rêves ne sont pas dénués de quelque signification, dispose à la confiance dans la divination, comme étant fondée sur l’expérience; et, effectivement, que, dans certains cas, la divination dans les rêves existe vraiment, il n’y a là rien d’incroyable: il y a à cela une apparence de raison qui peut conduire à penser qu’il en est de même pour tous les autres rêves. D’un autre côté, le fait que nous ne voyons aucune cause plausible de la production d’un tel phénomène ne peut que nous inciter à la méfiance. En effet, indépendamment de ce caractère irrationnel que nous venons de signaler, il est absurde d’admettre à la fois que c’est Dieu qui envoie les rêves, et qu’il les envoie, non pas aux meilleurs et aux plus sages, mais indifféremment à n’importe qui.

Et cependant, si on fait abstraction de la causalité divine, on ne voit aucune autre cause qui paraisse plausible. En effet, que certaines personnes puissent prévoir ce qui doit se passer aux Colonnes d’ Hercule ou aux rives du Borysthène, cela semble bien exiger un principe dont la découverte dépasse notre entendement.

Nous devons donc, de toute nécessité, regarder les rêves divinatoires, ou bien comme causes, ou bien comme signes des événements, ou bien comme de pures coïncidences, soit tous, soit certains d’entre eux, soit même un seul. Je prends le mot cause, au sens où, par exemple, la Lune est la cause d’une éclipse de Soleil, ou la fatigue, celle de la fièvre; le mot signe, au sens où l’entrée de l’étoile est le signe de l’éclipse de Soleil, ou la rougeur de la langue, signe de la fièvre; enfin le mot coïncidence, au sens où l’éclipse de Soleil survient au moment où l’on se promène, car ni la promenade n’est le signe de l’éclipse ou sa cause, ni l’éclipse, la cause ou le signe de la promenade. Et de là vient qu’aucune coïncidence ne se produit ni toujours, ni même le plus souvent.

Ceci posé, ne devons-nous pas dire que, parmi les rêves, il y en a qui sont des causes, et d’autres des signes d’événements intéressant, par exemple, le corps? Du moins, même les plus habiles médecins assurent que nous devons porter grande attention aux rêves, et c’est là une manière de voir qui parait raisonnable aussi à ceux qui ne sont pas des hommes de l’art, mais des esprits adonnés à la spéculation et à la philosophie. Et, en effet, les mouvements qui se produisent en plein jour [dans le corps], à moins d’être d’une grandeur et d’une force considérables, passent pour nous inaperçus par comparaison avec des mouvements plus importants qui caractérisent l’état de veille.

Dans le sommeil, c’est tout le contraire, car les petits mouvements nous donnent alors l’impression d’être grands. Ce qui se passe souvent dans le sommeil le montre avec évidence: on s’imagine, par exemple, qu’il tonne ou qu’il fait des éclairs, alors que, en réalité, les oreilles ne perçoivent que de faibles bruits: ou encore, qu’on mange avec délices du miel ou des saveurs douces, alors seulement qu’une goutte de phlegme s’écoule; ou qu’on marche à travers le feu, alors que c’est seulement une légère chaleur affectant certaines parties du corps. Une fois réveillés, tout cela nous apparaît sous son véritable aspect. Mais, puisque, en toutes choses, les commencements sont modestes, il est évident que modestes sont aussi les débuts des maladies et des autres affections qui menacent de se produire dans notre corps. Concluons donc qu’il est manifeste que ces commencements doivent nécessairement nous apparaître avec plus de clarté dans le sommeil que dans l’état de veille.

Sans aucun doute, que certaines images du moins qui se présentent dans le sommeil, soient causes des actions propres qui suivront chacune d’elles, cela n’a rien de déraisonnable. De même, en effet, que, avant d’agir, ou au cours même de l’action, ou après sa réalisation, souvent nous nous trouvons engagés ou l’accomplissons dans un rêve parfaitement clair (la cause en est que le mouvement du rêve a rencontré sa route tracée d’avance par les mouvements commencés pendant le jour), ainsi, à l’inverse, il arrive nécessairement que les mouvements qui ont lieu dans le sommeil soient fréquemment le point de départ des actions à accomplir pendant le jour, du fait que le retour en plein jour de l’idée de ces actions a eu sa voie tracée d’avance dans les images nocturnes.

Ainsi donc, il est possible que certains rêves soient des signes et des causes.

Cependant la plupart des rêves sont assimilables à de pures coïncidences, principalement tous ceux qui présentent des caractères extraordinaires, et ceux dans lesquels le sujet n’exerce aucune initiative: par exemple, si on rêve de combats navals ou d’événements qui se passent au loin. Dans tous ces cas, il en est certainement comme lorsqu’on fait mention d’une chose et que par hasard cette chose arrive. Qui empêche, en effet, qu’il n’en soit ainsi encore dans le sommeil? La probabilité est plutôt en faveur de beaucoup de faits de ce genre. De même donc que la mention faite de telle personne n’est ni un signe, ni une cause de son arrivée devant nous, ainsi, dans les cas que nous envisageons ici, le rêve n’est pour celui qui l’a eu, ni un signe, ni une cause de son accomplissement, mais seulement une coïncidence. C’est ce qui explique pourquoi beaucoup de rêves ne se réalisent pas, la coïncidence t n’ayant lieu ni toujours, ni même la plupart du temps.

En général, puisque même certains animaux autres que l’homme ont des rêves, on ne saurait prétendre que les rêves soient envoyés par Dieu, ni qu’ils aient lieu dans le but de révéler l’avenir.

Pourtant ce sont des manifestations de la divinité, car la Nature est une œuvre divine, tout en n’étant pas divine elle-même. Un signe, c’est que des hommes très vulgaires ont la faculté de prévoir l’avenir et d’avoir des rêves prophétiques, ce qui montre bien que ce n’est pas Dieu qui les leur envoie. En fait, ce sont seulement les personnes d’un tempérament pour ainsi dire loquace et mélancolique qui ont des visions de toutes sortes. En effet, parce qu’elles sont le siège de mouvements nombreux et d’une grande variété, il leur arrive par hasard de rencontrer des visions semblables à des faits réels, leur chance en ces matières étant analogue à celle des gens qui jouent à pair et impair: car le proverbe suivant lequel si tu tires un grand nombre de coups, tu atteindras tantôt tel point, tantôt tel autre doit s’appliquer aussi dans l’espèce.

Que beaucoup de rêves ne se réalisent pas, cela n’a rien de surprenant, car il en est aussi de même de beaucoup de signes qui surviennent dans notre corps, ou dans le Ciel, par exemple les signes de la pluie ou du vent. Si, en effet, un autre mouvement vient à se produire, plus puissant que celui qui a donné naissance au signe et qui intéressait l’événement à venir, cet événement ne se produit pas. Et, parmi les choses qui doivent relever de l’activité humaine, beaucoup, bien que mûrement délibérées, sont réduites à néant par l’intervention d’autres principes plus puissants. D’une manière générale, en effet, ce qu’on s’attendait à voir arriver n’est pas toujours ce qui arrive, et ce qui arrive n’est pas non plus identique à ce qu’on s’attend à voir arriver. Mais il faut cependant maintenir que les commencements que n’a suivis aucune réalisation, n’en sont pas moins des commencements véritables, et qu’ils constituent des signes naturels de certains événements, même si ces événements ne se produisent pas.

En ce qui concerne maintenant les rêves qui n’impliquent pas des commencements de la nature de ceux que nous venons de décrire, mais des commencements qui sont extraordinaires par le temps, le lieu ou la grandeur; ou encore quand il s’agit de rêves dont les commencements ne sont extraordinaires en aucune de ces façons, mais dont cependant les commencements ne sont pas au pouvoir des personnes qui voient le rêve: dans tous ces cas, à moins de dire que la prévision se réalise en vertu d’une simple coïncidence, il nous appartient de fournir une explication qui soit préférable à celle de Démocrite, lequel donne pour cause à ces images des simulacres et des effluves. De même, en effet, que lorsque une chose a mis en mouvement l’eau ou l’air, la partie mue en meut une autre, et, la cause ayant cessé d’agir, un tel mouvement se propage jusqu’à un certain point, bien que le moteur originel ne soit plus présent: ainsi, rien n’empêche qu’un mouvement déterminé et une sensation n’arrivent jusqu’à l’âme qui rêve, prenant pour point de départ les objets dont Démocrite fait sortir les simulacres et les effluves. Interpréter des rêves clairs est, en effet, à la portée de tous. Mais, je veux dire, en parlant des ressemblances, que les images sont, en fait, comparables aux formes qui se réfléchissent dans l’eau, comme il a été indiqué plus haut. Dans le cas de l’eau, si le mouvement qui lui est imprimé est vigoureux, l’image reflétée n’a aucune ressemblance avec son modèle, et les simulacres ne ressemblent pas aux objets véritables. Dès lors serait habile dans l’interprétation de tels reflets, celui qui est capable, avec rapidité, de percevoir distinctement et d’embrasser d’un coup d’œil les fragments dispersés et déformés en tous sens des simulacres, et voit que l’une de ces images représente un homme ou un cheval, ou n’importe quelle autre chose. Et, par suite, dans le cas des rêves aussi, un bon interprète est pareillement celui qui est capable d’un tel discernement, alors que le mouvement détruit la clarté du rêve.

Ainsi donc, la nature du sommeil et celle du rêve, la cause de la production de chacun d’eux, et aussi ce qui intéresse, sous tous ses aspects, la divination résultant des rêves, tel a été l’objet de notre travail.

Source: Aristote, De la divination par les songes, 340 A.J.C., Grèce

Note de l’éditeur : Nous avons remplacé dans la plupart des cas le mot « songe » par le mot « rêve » avec le souci d’adapter le texte au lecteur d’aujourd’hui tout en préservant l’originalité du texte.

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